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Notes de lecture : Totem et tabou (1913)



Notes de lecture : Totem et tabou (1913)

Tome XI OCP 1911~1913, S. FREUD

Totem et Tabou, Rêve dans le folklore, Formulation sur les deux principes,

Sur la dynamique du transfert, Autres textes.

 

            Publié en 1913, Totem et tabou constitue une œuvre importante et originale puisque Freud développe un point de vue psychanalytique d’un point de vue culturel et sociétal. En s’intéressant à la vie des Aborigènes d’Australie, il découvre la mise en place d’un système totémiste. C’est-à-dire que chaque tribu érige un totem, porte le nom de ce totem et hérite de celui-ci, soit en lignée maternelle, soit en lignée paternelle. Une des obligations relative à ce totem est la suivante : « …les membres du même totem n’ont pas le droit de s’engager dans des relations sexuelles entres eux, ni donc de se marier entre eux. C’est l’exogamie liée au totem. »[1] Celui qui transgresse cet interdit, subit une punition sévère. Freud remarque donc qu’il existe chez ses peuples primitifs, une crainte importante de l’inceste. Du fait de cette crainte, Freud relève également toute une série de « coutume », de « tradition », qui vise à éviter l’intimité des membres d’une même tribu. L’exemple le plus répandu est celui de l’évitement entre l’homme et sa belle-mère. Pour Freud, le rapport du gendre et de la belle-mère est ambivalent. Il est composé de motion tendre et hostile. D’un côté, la belle-mère a du mal à se séparer de sa fille, présente de la méfiance envers un homme qu’elle ne connait pas et de l’autre, le gendre, présente de la jalousie vis-à-vis des personnes qui possédaient avant lui la tendresse de sa femme… La crainte de l’inceste chez ces peuples concorde avec la vie du névrosé. Avec la théorie du complexe d’œdipe, nous savons qu’il existe chez l’enfant des désirs incestueux et que chez le garçon, par exemple, son premier choix d’objet est incestueux (mère, fille). « Nous en sommes venus à déclarer complexe nucléaire de la névrose le rapport aux parents, dominé par la demande incestueuse. »[2]

            Puis, Freud s’attarde à la notion de tabou qui possède une double signification en polynésien : dangereux, inquiétant, mais aussi sacré et consacré. Le but du tabou de manière générale est de protéger les êtres. Le tabou n’est ni moral, ni religieux, il s’impose de lui-même. C’est interdit, on ne sait pas pourquoi, mais c’est comme ça. Le tabou concerne les hommes mais aussi les animaux et les objets. Celui qui touche au tabou devient lui aussi tabou. Par analogie au tabou, Freud utilise la névrose de contrainte où des actes et des impulsions vont un jour s’imposer au sujet sans qu’il ne sache pourquoi. Il devra alors les accomplir par crainte d’un châtiment. Voici la concordance des usages de tabou avec les symptômes de la névrose de contrainte : « 1. Les commandements sont immotivés, 2. Ils sont consolidés par une obligation interne, 3. Ils sont capables de déplacement et il y a danger d’une contamination de ce qui est interdit, 4. Ils sont la cause d’actions cérémonielles, de commandements émanant des interdits. »[3] Au tabou, mais aussi à la névrose de crainte, se rattache également une ambivalence des sentiments entre crainte et désir. Par exemple, celui qui transgresse un tabou devient tabou. Il s’agit de répondre à l’angoisse de tentation de l’imitation. Celui qui commet un tabou, est envié. Il est puni en devenant tabou afin de réprimer la tentation existant chez chacun à commettre le tabou. Avec les notions de conscience morale et de conscience de culpabilité[4], Freud esquisse ce qu’il nommera dans la deuxième topique le Surmoi.

            Freud poursuit sur l’animisme qui « désigne, au sens étroit du terme, la doctrine portant sur les représentations d’âmes, au sens large celle portant sur des êtres spirituels en générale. »[5] C’est donc un système de pensée qui explique le monde en attribuant à des êtres spirituels bienveillants ou malfaisants les causes des processus naturels. Afin de dominer ces puissances spirituelles, l’homme recourt à la magie et à l’enchantement. Ainsi, il peut se protéger des actions maléfiques des esprits. Dans cette vision du monde, il existe une surestimation de la pensée, comme celle existant chez le névrosé obsessionnel. Avec l’Homme aux rats, Freud parle de la toute puissance de la pensée.

            Enfin, Freud reprend les interdits majeurs liés au totem : ne pas tuer le totem et ne pas coucher avec une femme appartenant au totem. Si le totem est désigné comme étant l’ancêtre, le père originaire, alors le mythe d’Œdipe est son équivalent. En effet, Œdipe tua son père et prit sa mère pour épouse. L’hypothèse de la Horde primitive, développé par Darwin, nous montre lui aussi la place importante du père dans la constitution de la société, de l’individu et de la religion. Cette horde composé de plusieurs fils s’est rebellé à l’âge adulte contre le père afin de le tuer et de prendre possession de ses femmes. Ce père possessif et jaloux était à la fois haï mais aussi admiré. A la fin, une fois éliminé le père, les motions tendres se font jour, laissant place, après-coup, à la conscience de culpabilité. Les frères décident de renoncer aux femmes et d’interdire la mort du substitut paternel. Ils créaient ainsi les deux tabous fondamentaux du totémisme. Le totémisme est donc une façon de se souvenir du triomphe sur le père. Selon Freud, se trouve ici le fondement de toutes les religions.

            Je préciserai juste, que contrairement à ce que dit Freud, le tabou est toujours en vigueur dans nos sociétés civilisées. Même si notre société occidentale ne fonctionne pas autour d’un totem, il existe toujours des tabous, et les personnes qui sont aux tabous sont elles-mêmes tabou. On retrouve le tabou sous toutes ses formes, qu’il concerne certaine idées, certains actes, mais aussi dans certaines traditions. Le tabou s’est incrusté dans toute les couches de la société et sous toutes ses formes et à des degrés divers. Il y a également une phrase de Freud qui m’interroge sur le fait que depuis la naissance de la religion, l’humanité ne trouve pas le repos. Certaines études montrent que la croyance religieuse apporte un soutien moral et psychologique. Le déclin des croyances religieuses en Occident depuis ses dix dernières années coïncide aussi avec le pessimisme des individus face à l’avenir. Mais d’autres études montrent l’inverse. C’est-à-dire, que la religion aurait des conséquences pathologiques sur les individus. Une étude d’un sociologue américain[6], indique qu’au Etats-Unis, le taux de meurtre, d’avortement, de maladie sexuellement transmissible est plus élevée que dans les pays où la ferveur religieuse est moins importante. Personnellement, je pense que la religion en soit n’est pas une chose mauvaise pour l’homme. Si l’on reprend, le mythe de la horde primitive c’est la tentation du pouvoir et de la possession qui précède la naissance de la religion. Dans ce cas, il est possible de penser que la recherche de la prise de pouvoir et de la possession prendra place dans les sociétés où la baisse de la croyance religieuse est importance.

            Ce tome XI, nous indique clairement la volonté de Freud de promouvoir la psychanalyse sur tous les continents. C’est à cette époque qu’il s’entoure des meilleurs disciples : Jung, Rank, Ferenczi. C’est également, durant cette période que les premières scissions vont naître : Rank sera exclut du cercle le plus proche de Freud, et Jung commence à s’éloigner de Freud avec ses idées sur l’astrologie, mais aussi sur son idée de « cure active ».

            Il faut souligner l’importance de certains écrits Freudiens, qui constituent ce que l’on appelle les Ecrits techniques de Freud. C’est ainsi que Freud revient sur la technique psychanalytique et répond dans le même temps à ses détracteurs.

            Tout d’abord, celui qui souhaite critiquer la psychanalyse se doit de lui-même faire sa propre analyse. Ainsi, il fera l’expérience des phénomènes inconscients qui se reproduisent dans la cure. Il insiste sur ce point, car celui qui pratique la psychanalyse se doit d’avoir surmonté toutes ses résistances pour ne pas les rencontrer avec le patient, voir à projeter ses propres affects sur le patient. L’instrument de l’analyste est son outil de travail. Ne pas imposer une interprétation au patient, qui doit laisser libre cours à ses associations lors de l’interprétation des rêves même s’il en amène de nouveau. Ce qui n’est pas résolu reviendra au cours de l’analyse. Il revient également plusieurs fois sur l’importance de la règle fondamentale, celle des associations libre. Elle consiste à dire tout ce qui vient à l’esprit en s’abstenant de toutes critiques. L’analyste lui se doit de garder une attention d’égal à égal, traduction préférable à celle d’attention flottante : « …ne vouloir porter son attention sur rien de particulier et à accorder à tout ce qu’il nous est donné d’entendre la même « attention en égal suspend … »[7]Traduction qui a fait bondir M. Miller lors de son entretien avec M. Onfray qui était resté sur la mauvaise traduction d’attention flottante. Ainsi, l’analyste se laissera surprendre par le discours du patient et évitera d’opérer une sélection. Pour terminer, il donne au transfert une valeur très importante. C’est grâce au transfert, selon Ferenczi, que « Nous veillons à l’autonomie finale du malade en utilisant la suggestion pour lui faire effectuer un travail psychique qui a pour conséquence nécessaire une amélioration durable de sa situation psychique. »[8] Le transfert est l’allié du clinicien mais il doit être manié avec soin car il constitue la plus forte résistance dans la cure.

            Toutes ses indications techniques nous permettent de mieux comprendre comment opérer dans la poursuite d’une cure comme « …le chirurgien qui met de côté tous ses affects et même sa compassion humaine, et qui fixe un seul but aux forces de son esprit : effectuer l’opération en se conformant le plus possible aux règles de l’art. »[9], métaphore si chère à M. De Amorim.

            Pour conclure, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce tome car Freud m’a apporté des éclaircissements sur la technique psychanalytique et l’importance de certaines règles dont je n’avais pas saisi l’importance comme celle de la règle fondamentale et celle du transfert. 

 



[1] P. 200

[2] P. 218

[3] P. 231

[4] P.275-277

[5] P. 283

[6] Gregory Paul (2009). The chronic dependance of popular religiosity upon dysfunctional psychosociological conditions, in Evolutionary Psychology.

[7] P. 146

[8] P. 114

[9] P. 149

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