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Lettres à Wilhelm Fliess 1887 -1904, à la découverte de S. Freud et de la naissance de la psychanalyse



Lettres à Wilhelm Fliess 1887 -1904, à la découverte de S. Freud et de la naissance de la psychanalyse

Lettres à Wilhelm Fliess 1887 -1904, à la découverte de S. Freud et de la naissance de la psychanalyse

 

C’est en 1887 que Freud rencontre Fliess, lui aussi médecin, alors qu’il n’a que 31 ans. Cette rencontre fera suite à une longue correspondance qui s’étalera sur près de 17 ans. Cette correspondance est à la fois riche et passionnante puisqu’elle nous offre la possibilité de suivre le parcours de Freud tant dans l’élaboration de sa pensée théorique que dans l’évolution de sa pratique. Ceci nous conduira bien sûr à la naissance de la psychanalyse.  

 

La lecture de ces lettres nous renseignent également sur l’homme qu’était Freud, sur ses doutes dans sa pratique, sur lui-même (il traverse en effet des périodes très difficiles où il est confronté à des problèmes d’argent mais aussi à sa propre névrose qui le paralyse et l’empêche d’écrire), mais aussi sur les rapports intimes qu’il entretenait avec son « alter»[1]. Freud trouve en Fliess une écoute mais aussi une échappatoire face à sa solitude puisque la personnalité écrasante de Breuer ne lui permet pas de se révéler. Quelle était donc la place de Fliess dans la conception de la psychanalyse ? Freud aurait-il fait le même chemin sans lui ?

 

Nous pouvons distinguer trois périodes : celle où Freud se cherche et piétine dans son travail sur la névrose, la seconde qui correspond à sa rupture avec Breuer et à la publication des Etudes sur l’hystérie[2] et enfin la troisième période, la plus constructive, où Freud commence son auto-analyse. Il s’intéresse au travail du rêve et ne croit plus en sa neurotica.

 

Au cours de la première période, on découvre un Freud qui se cherche, qui semble perdu et qui trouve un moyen par l’écriture des lettres à Fliess de se faire une place mais aussi de trouver une écoute et par là même l’occasion de faire part de ses états d’âmes et de ses critiques envers Breuer. Dès la lettre 5, Freud semble tirer un trait sur la médecine « je n’ai pas suffisamment appris pour être médecin […] ce qui me manque …le temps et l’indépendance pour rattraper les choses. »[3] Freud traverse une période difficile et Fliess lui apporte le soutien dont il a besoin : « en constatant la bonne opinion que vous aviez de moi, j’ai même fini par m’estimer quelque peu moi-même. »[4] Il est également pour Freud une source de stimulation et d’inspiration : «… de rallumer auprès de vous mon énergie et ma scientificité presque éteintes. »[5] Il trouve en Fliess une personne avec qui il peut confronter ses idées, ses questionnements concernant la théorie et on peut penser que sans lui il avançait en aveugle. En effet, il décrit régulièrement au cours de ses lettres ses états, où il se trouve d’humeur sombre, maussade, incapable d’écrire et les lettres de Fliess lui permettent de surmonter ses moments. « …que tu me fasses le cadeau d’être un autre, un critique et un lecteur, et qui plus est de ta qualité. Sans public aucun je ne peux pas écrire, mais je peux fort bien admettre que c’est seulement pour toi que j’écris tout cela. »[6]

 

En 1893, la tension monte pour Freud puisqu’il se trouve au prise entre d’un côté la « révélation » qu’il attend de la par de Fliess, « j’espère encore en toi comme dans le Messie »[7], et la personnalité écrasante de Breuer qu’il voit comme un obstacle et qui l’empêche d’avancer : « La personnalité de Breuer m’empêche de progresser à Vienne, car il domine les mêmes cercles que ceux sur lesquels je pourrais compter, et son amitié…se manifeste en me frayant la voie… »[8].

 

Puis vient une autre période, liée sans doute à l’écriture des Etudes sur l’hystérie, où Freud élabore, conceptualise sa pensée sur la névrose. Il sent qu’il touche de près à ce qui se joue dans la névrose, notamment en ce qui concerne la sexualité. Il la met au premier plan des névroses ce qui ne sera pas de l’avis de Breuer pour qui la sexualité reste en second plan. C’est principalement sur ce point que leur désaccord naîtra.

 

C’est aussi la période où il va faire part à Fliess de sa première théorie sur l’angoisse qui est liée au coït interrompu. Bien entendu, Freud reste sous l’influence de Fliess et de ses théories organicistes où ce dernier met en relation les muqueuses nasales et les activités génitales. Témoin de cette influence, le cas d’Emma Eckstein, patiente de Freud qui lui posa beaucoup de soucis. Freud fait appelle à Fliess pour une opération du nez de sa patiente. Lors de nouveaux saignements après l’intervention, Freud se rend compte qu’une gaze de cinquante centimètre avait été oubliée dans sa cavité nasale. Une seconde opération fut décidée, au cours de laquelle la patiente manqua d’y laisser sa vie. Même s’il ne sera pas explicite, Freud en veut à Fliess pour cet incident mais ne cessera de s’en défendre : « Personne, naturellement ne te fait de reproches, je ne saurais d’ailleurs pas d’où ils viendraient. Et je voudrais seulement que tu arrives tout aussi rapidement que moi à éprouver des regrets et que tu sois bien assuré qu’il ne m’était pas nécessaire de rétablir d’abord ma confiance en toi. Je veux simplement ajouter ici que pendant toute une journée j’ai redouté de te communiquer cela, puis je me suis mis à avoir honte et voici la lettre. »[9] On se demande bien de quelle honte parle Freud si ce n’est peut-être celle d’avoir tout simplement un peu trop idéalisé Fliess comme « le médecin » capable de tout et d’avoir ainsi mis la vie de sa patiente estimée en danger : « moi seul j’avais le droit de te croire capable de ces choses et bien davantage. »[10]

 

Reste que cette relation marquée d’ambivalence sera utile à Freud durant toute la période où il débute son élaboration théorique sur la névrose qui ne s’effectue pas sans difficulté. Il est confronté à une profonde solitude, allant seul contre tous, mais reste persuadé qu’il est sur la bonne voie et suit son intuition : « avec l’explication des névroses, je me sens plutôt seul ici…j’ai le net sentiment d’avoir touché à l’un des grands secrets de la nature. »[11]

 

Ce secret dont il parle concerne la sexualité qui aura raison de sa relation avec Breuer : « il n’y a plus moyen de m’entendre avec Breuer, ce que j’ai enduré ces derniers mois, cette manière de me malmener, cette faiblesse de jugement chez un homme qui ne manque pas d’esprit, ont bien fini par me rendre insensible intérieurement à cette perte. »[12] « Nos rapports  personnels, […], jettent une ombre profonde sur mon existence ici. Rien de ce que je fais n’est bien à ses yeux et je renonce d’ailleurs à m’efforcer. »[13] Fliess a sûrement participé à cette rupture puisqu’à la même période il conseille à Freud de s’isoler[14].

 

Cette rupture ne pouvait être que nécessaire. Freud trouve enfin l’indépendance qu’il a besoin et qu’il évoque au début des lettres. Il nous fait clairement comprendre que c’est sur le chemin de la psychologie qu’il pourra s’épanouir et trouver des vérités, laissant à Fliess ce qui relève de la médecine. Seulement ce choix ne se fait pas sans contradiction puisqu’il oscille constamment, durant toute l’élaboration de sa théorie, entre une position visant le psychisme et une autre tentant de s’appuyer sur l’organique. En témoigne la lettre 112, où Freud expose à Fliess ce qu’il appelle « ses spéculations », dans laquelle il s’empare de la théorie des calculs de Fliess pour expliquer la névrose. Pourtant dans plusieurs lettres, Freud lui signalera qu’il existe des cas où ses calculs ne fonctionnent pas et l’on a du mal à croire qu’il se soit réellement épris de ses théories.

 

En été 1897, une troisième période s’ouvre où Freud débute son auto-analyse presque un an après le décès de son père. Il s’intéresse de plus en plus au travail du rêve dont la rédaction de l’ouvrage débutera début 1898. Pour lui, le rêve constitue l’expression d’un souhait et prend forme à partir de restes de l’époque préhistorique, soit entre 1 et 3 ans. « Ce qui est vu à l’époque préhistorique donnerait le rêve, ce qui est entendu les fantaisies, ce qui est sexuellement vécu les psychonévroses. La répétition de ce qui a été vécu à cette époque serait en soi et pour soi un accomplissement de souhait, un souhait récent ne menant alors au rêve que s’il peut se mettre en liaison avec un matériel issu de cette période préhistorique, si le souhait est un rejeton d’un souhait préhistorique ou s’il peut se faire adopter par un tel souhait. »

 

Son auto-analyse constitue un tournent important dans l’avènement de la psychanalyse. Freud remet en cause la théorie de la séduction et annonce à Fliess qu’il ne croit plus en sa neurotica.[15] Le constat est le suivant : tous les pères ne peuvent pas tous être des pervers, même si cela est présent dans tous les discours des hystériques qu’il rencontre. Il ne nie pas la possibilité de la réalité des faits mais ne croit pas non plus que cela soit tout le temps vrai. Il commencera a développé la théorie du fantasme qu’il considère comme « les produits d’époques ultérieures qui sont projetés depuis le présent d’alors jusque dans la première enfance ; et ce qui est apparu aussi, c’est la manière dont cela se passe : encore une fois une liaison de mot. »[16]

 

Cette période de travail et de réflexion amène Freud à évoquer la résistance qu’il voit d’abord comme un obstacle au travail. Il se penche également sur le mythe oedipien dont il découvre l’universalité. La publication de son travail sur le rêve donne lieu à une période abondante en terme de découverte et de publication, il travail par la suite sur la Psychopathologie de la vie quotidienne et les trois essais sur la sexualité.

 

Dans le même temps, à partir de 1901, Freud et Fliess s’éloigne. On peut se demander si Freud avait encore besoin de Fliess devant l’avancer de sa découverte sur le rêve. Il semble que de vieilles rancunes viennent s’immiscer entre eux  concernant Breuer mais surtout sur la notion de bisexualité. Pourtant la lettre 270 montre que Freud en 1901 reconnait que l’idée revient à Fliess mais qu’il a complété cette notion. En fait, ce que Fliess reproche à Freud est d’avoir fait part de cette découverte à Swoboda au court de son analyse. Ce dernier en à fait part à son ami Weininger qui a publié un livre reprenant entièrement les découvertes de Fliess. Ces dernières n’étaient pas publiées.  Le reproche fait à Freud est-il légitime ?



[1] Lettre 42 p. 97

[2] FREUD. S, BREUER. J., (1895). Les études sur l’hystérie. Paris, PUF, 1956

[3] FREUD, S. (1887-1904). Lettres à Wilhelm Fliess. Paris, PUF, 2006, p.37

[4] Lettre 7 p.41

[5] Lettre 6 p.40 

[6] Lettre 167 p. 399

[7] Lettre 25 p.72

[8] Lettre 30 p.79

[9] Lettre 56 p.154

[10] Lettre 56 p.154

[11] Lettre 42 p. 98

[12] Lettre 86 p. 220

[13] Lettre 89 p. 227

[14] Lettre 94 p. 234

[15] Lettre 139 p. 334

[16] Lettre 188 p. 430

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